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La ville négligente

2025 — Architecture

Qui veut se rendre à Acédia ne trouvera aucune carte ni panneaux pour le guider jusqu’à elle. Pour accéder à cette ville introuvable, le seul moyen est de tout faire pour ne pas s’y rendre. Si vous y mettez la moindre volonté, ce faisant, vous vous éloignerez de son chemin.

Ceux qui suivent un itinéraire précis la manqueront toujours. On y parvient donc seulement en renonçant. C’est quand le voyage se prolonge au gré de l’errance et que l’on se retrouve encerclé par la brume que sa silhouette silencieuse, recouverte par une poussière noir, finira par vous trouver.

Un ennui profond et une paresse encore plus forte rendent indolente la vie quotidienne du peu d’habitants qu’il reste dans cette ville. Le temps peine à s’écouler. L’air est empli d’une fumée qui endort les âmes, bien que personne ne dorme jamais vraiment. Affaiblis par une dette de sommeil qui les empêche du moindre effort, rares sont les figures qui se risquent à entrer dans cette capitale des taudis.

Misérables, sans confort ni hygiène, les rues sont imprégnées d’un masque permanent qui s’assombrit chaque jour comme des cernes. Dans les cours des immeubles, on jette, on salit, on s’habitue à tout. Ici, les loyers restent impayés depuis plusieurs générations et les bâtiments occupés se confondent avec la masse abandonnée.

La vue passe sur ces façades aux rectangles noirs qui se succèdent comme sur une partition musicale étouffée et dans laquelle on ne pourrait pas changer ou déplacer la moindre note. Ces cadres aux ombres diffuses sont éclairés d’une lumière filtrée par l’amnésie.

Les rues et les hommes ne possèdent plus de nom. Aucun numéro n’est établi au-dessus des portes et, indépendamment de votre volonté, au détour d’un couloir qui vous infligera de vous perdre, vous vous retrouverez dans un lieu analogue.

Personne n’est attaché à ce dédale qui vous piège lorsqu’on s’y promène, pas plus qu’aux objets ni aux personnes. L’apathie générale est de mise et a rendu toutes les habitations coupables d’indifférence.

Aucun cimetière, aucune pierre tombale. Ici, tous finiront comme la poussière sur nos meubles. Leur souvenir reviendra de temps à autre, par pur hasard. Mais ils disparaîtront définitivement avec l’arrivée de nouvelles générations qui « déménageront à la cloche de bois ».

Mais la ville se souvient de son passé, elle le contient dans ses façades comme les lignes d’une main, gravées sur des portes sombres, sur les cadres de fenêtres sans fond, dans les aspérités des murs, chaque segment se trouvant à son tour souligné par des écoulements obscurs, des camaïeux déprimés, des entailles érodées en forme de virgule.

Je pensais : peut-être que ces fragments si étrangers et pourtant si familiers, contenus dans cette structure sans fin, révéleront une ville qui restait en suspens. C’est peut-être cette ville qui vous accueille lorsque le déni s’empare de vous, lorsque vous refusez de prendre en compte une partie de la réalité, même si elle est devant vos yeux.





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